Huit monticules d’aspect intéressant ont été fouillés près du village de L’Anse aux Meadows à Terre-Neuve, au Canada, à partir de 1960. Ils ont rapidement été identifiés comme les vestiges de bâtiments de style nordique et présentés comme une preuve que les Vikings ont atteint le Nouveau Monde vers l’an 1000 de notre ère, soit cinq siècles avant Christophe Colomb.
Les responsables des fouilles, un couple norvégien nommé Helge Ingstad et Anne Stine Ingstad, recherchaient des traces d’occupation viking. Mais pourquoi pensaient-ils en trouver dans cette région du monde ? Que pensait-on de la présence viking en Amérique avant cette découverte ? Et comment celle-ci a-t-elle influencé notre compréhension des Vikings dans le Nouveau Monde ?
Une vieille légende : le Vinland dans les sagas

D’après la Saga des Groenlandais et la Saga d’Erik le Rouge, toutes deux écrites au XIIIe siecle, vers l’an 1000, Leif Erikson, fils d’ Erik le Rouge, chef du Groenland récemment colonisé, découvrit une riche terre nouvelle à l’ouest du Groenland. Il avait entendu parler de cette terre par un homme nommé Bjarni Hergelfson, qui l’avait découverte par hasard, dévié de sa route vers le Groenland.
Leif Erikson se mit en route et rencontra plusieurs contrées inhospitalières avant de découvrir la région verdoyante et luxuriante décrite par Bjarni, riche en pâturages, en forêts denses et en saumons de grande taille. L’explorateur aurait nommé cette région Vinland après que son ami Thryker eut disparu pendant quelques jours, pour revenir ensuite en affirmant avoir trouvé des vignes sauvages.
Les Groenlandais auraient mené plusieurs expéditions au Vinland dans les années qui suivirent, principalement sous la conduite de membres de la famille d’Erikson, comme sa sœur Freydis. Ces expéditions auraient eu pour but de se procurer des marchandises précieuses à ramener en Europe. Les récits font état de rencontres avec les populations locales, que les Vikings appelaient Skraelings , ainsi que d’histoires de trahison et de meurtre entre partenaires commerciaux.
Ces sagas ne constituent pas, en réalité, les premières mentions du Vinland dans les sources qui nous sont parvenues. En 1073, Adam de Brême rédigea une histoire des archevêques de Hambourg-Brême. Il y rapporte que le roi danois lui avait parlé d’une île de l’océan appelée Vinland, où la vigne pousse spontanément, produisant un vin d’une qualité exceptionnelle. Il laisse également entendre que les Vikings danois s’y rendaient régulièrement.
Vinland comme Amérique du Nord : un Colomb viking

Après la découverte du continent nord-américain à la fin du XVe siecle, beaucoup en vinrent à penser que le Vinland d’Erikson désignait l’Amérique du Nord. Dès le XVIe siecle, des affirmations selon lesquelles les Vikings auraient visité le Nouveau Monde émergèrent. Certains prétendaient notamment qu’une cité viking nommée Norumbega avait été établie dans la région de Boston. Elle figurait sur des cartes dès le XVIe siècle , et le navigateur anglais David Ingram affirma s’y être rendu en 1568.
L’idée d’une présence viking précoce dans le Nouveau Monde connut une immense popularité aux XIXe et XXe siecles, au moment où les Scandinaves commencèrent à migrer vers l’Amérique du Nord. Nombreux furent ceux qui présentèrent Leif Erikson comme un Christophe Colomb viking. Une statue de Leif Erikson fut érigée dans la région de Boston en 1887.
En 1890, Eben Horsford, chimiste et professeur de sciences à Harvard, affirma avoir découvert les vestiges de Norumbega près de son domicile à Cambridge, dans le Massachusetts. Bien que la découverte ait été largement médiatisée dans la presse locale et commémorée par une plaque et un monument, des fouilles ultérieures n’ont apporté aucune preuve à l’appui de cette affirmation.

Un peu plus tard, en 1897, un immigrant suédois nommé Olof Ohman déclara avoir trouvé une pierre runique gravée de runes vikings sur sa propriété dans l’ouest du Minnesota, aujourd’hui connue sous le nom de pierre runique de Kensington. Dans les années 1920, une autre pierre runique, supposément viking, fut découverte au pied des monts Ouachita, en Oklahoma : la pierre runique de Heavener. Bien que ces deux découvertes aient suscité un grand enthousiasme à l’époque, elles ont généralement été considérées comme des pierres runiques laissées par des migrants scandinaves modernes ou comme des canulars.
Les preuves concernant ces pierres runiques sont assez peu concluantes , mais le scepticisme prévalait au XXe siècle lorsque l’appropriation des légendes nordiques par les nazis rendait l’idée d’un Christophe Colomb viking moins séduisante. Par conséquent, dans les années 1950, on pensait généralement que l’idée d’une visite des Vikings au Nouveau Monde n’était qu’une légende, sans aucun fondement historique.
La découverte de L’Anse aux Meadows

Contrairement à l’opinion générale, l’explorateur Helge Ingstad et son épouse, l’archéologue Anne Stine Ingstad, pensaient pouvoir trouver des preuves de la présence des Vikings dans le Nouveau Monde.
Helge Ingstad, avocat de formation, était aussi un passionné de nature. Vers l’âge de vingt-cinq ans, il vendit son cabinet et partit pour le nord-ouest du Canada, où il passa trois ans à voyager avec la tribu locale des Caribous Eaters. À son retour en Norvège, il écrivit un livre à succès sur son expérience ; le premier d’une série d’ouvrages captivants inspirés de ses voyages.
En 1941, il épousa Anne Stine Moe, étudiante en archéologie, diplômée de l’Université d’Oslo en 1960. Malgré le soutien de son mari, Anne subissait une forte pression familiale pour concilier ses responsabilités d’épouse et de mère avec ses ambitions professionnelles. Cela la mena à deux tentatives de suicide. Soucieux de soutenir la carrière et la santé mentale d’Anne, le couple embarqua en 1960 à bord d’un navire médical gouvernemental à destination du Canada, à la recherche de vestiges vikings.
Le couple se dirigea vers Terre-Neuve car il doutait de l’hypothèse traditionnelle selon laquelle le Vinland décrit dans les sagas se situait forcément entre la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, en raison de la présence de vignes. Ils savaient que le climat était différent un millénaire plus tôt et que la vigne était probablement apparue plus au nord. De plus, les sagas elles-mêmes reconnaissaient que les prétendues vignes sauvages se trouvaient à une certaine distance du lieu où Erikson et son expédition avaient débarqué. Ils pensaient faire leur découverte plus au nord, sur la côte atlantique, un territoire familier aux Vikings.
George Decker, un habitant du hameau de pêcheurs de L’Anse aux Meadows, les conduisit vers un groupe de tertres près du village, que les locaux supposaient être un ancien campement indien. Mais lorsqu’Anne aperçut une terrasse surplombant une tourbière et un petit ruisseau, elle pensa que c’était précisément le genre d’endroit que les Vikings auraient choisi pour s’installer.
Les fouilles commencent

Lors de sa première campagne de fouilles en 1961, Anne fit dégager la tourbe et niveler la végétation envahissante. Ce travail révéla deux talus parallèles, probablement reliés à un autre site. En soulevant la tourbe du premier talus, elle découvrit du sable noir, puis du sable brun, et enfin du sable gris, mais aucune pierre ni aucun artefact. Sur le second talus, elle trouva de nouveau de la terre noire, mais aussi des fragments de charbon de bois, puis des pierres. Il s’agissait des vestiges d’un foyer de type viking. La présence de scories de fer confirma l’origine étrangère du dépôt, car les populations locales n’utilisaient pas le fer à cette époque.
Cela a donné lieu à sept années de fouilles entre 1961 et 1968, sous la direction des Ingstad, qui ont dirigé une équipe internationale composée de représentants de Suède, d’Islande, du Canada, des États-Unis et de Norvège.
Les secrets du Vinland révélés

Au final, un site de 8 000 hectares, s’étendant sur terre et mer, a été fouillé à L’Anse aux Meadows. Ce site comprenait huit bâtiments construits dans le style nordique, avec des tourbières sur une ossature en bois. Ces bâtiments ont été identifiés comme des habitations ou des ateliers. Un grand bâtiment de 28,8 mètres sur 15,6, comportant plusieurs pièces, était probablement l’ habitation principale. On y a également trouvé des vestiges d’une forge contenant une force et des scories de fer, d’un atelier de menuiserie ayant produit des débris de bois, et d’un atelier spécialisé dans la réparation de bateaux, contenant des rivets usés.
Plus de 800 objets ont également été mis au jour. Outre des scories de fer et des rivets de bateau, on y trouve des clous en fer, des fusaïoles en stéatite, des épingles annelées en bronze, des aiguilles en os, des perles de verre et des allume-feu en jaspe, autant d’artefacts typiques de la culture nordique.

Le site a été daté d’environ l’an 1000 de notre ère. La datation au carbone 14 suggère une occupation entre 990 et 1050 de notre ère, tandis que l’analyse des cernes des arbres indique une occupation certaine en 1021. Ces dates concordent avec celles proposées par les sagas. Cela laisse penser que, même si les récits de Freydis effrayant les habitants en les combattant nue alors qu’elle était enceinte de huit mois sont probablement exagérés, l’histoire générale rapportée dans les sagas était fondée sur des faits réels. Les sagas suggèrent même qu’Erikson aurait établi un campement dans la région, suite à un désaccord entre Freydis et ses associés quant à l’utilisation de ces bâtiments.
Preuves à l’appui

D’autres preuves de la présence viking dans la région ont été découvertes au-delà de Terre-Neuve. Pour atteindre L’Anse aux Meadows, les navires vikings devaient longer l’île de Baffin et Markland, probablement les terres inhospitalières mentionnées dans les sources. Des fouilles archéologiques récentes pourraient confirmer la présence viking dans ces régions.
En 1977, des archéologues étudiant la culture Thulé sur l’île de Baffin ont découvert une petite sculpture en bois représentant une figure humaine dans le sol pavé d’une maison Thulé. Plusieurs spécialistes ont suggéré qu’elle était censée représenter un Viking.
Par ailleurs, un petit récipient en pierre découvert sur un autre site de l’île de Baffin a été analysé et contenait de nombreuses traces d’alliage cuivre-étain, ou de bronze, ainsi que des sphérules de verre, ce qui suggère qu’il s’agissait d’un creuset pour le travail des métaux. Là encore, les populations locales ne travaillaient pas les métaux à cette époque, ce qui laisse supposer une présence extérieure, potentiellement viking.
Interprétation des preuves

L’usage du site de L’Anse aux Meadows reste sujet à débat. Les archéologues estiment qu’il aurait pu accueillir entre 30 et 160 personnes. Ce nombre est modeste, mais le Groenland ne comptait alors qu’environ 3 000 habitants. Certains chercheurs suggèrent que le site a été occupé pendant une vingtaine d’années avant d’être abandonné, tandis que d’autres avancent l’hypothèse d’une occupation saisonnière pendant près d’un siècle.
Cependant, les chercheurs s’accordent à dire qu’il s’agissait d’un avant-poste plutôt que d’un établissement, car aucune trace de sépultures ou d’agriculture n’y a été découverte. Ainsi, comme le suggèrent les sagas, des expéditions se rendaient probablement dans la région, y établissaient un campement, récoltaient des ressources précieuses et les rapportaient en Europe. Cette pratique s’est poursuivie pendant une période allant de deux à dix décennies, jusqu’à ce que l’on juge l’entreprise trop risquée et peu rentable.
Certains chercheurs se sont appuyés sur la situation géographique et l’occupation relativement brève de L’Anse aux Meadows pour affirmer que les Vikings ne se sont probablement pas aventurés plus au sud, jusqu’au Massachusetts et à l’Oklahoma, où ont été découvertes les pierres runiques de Kensington et de Heavener. Ils suggèrent que l’occupation viking s’est limitée à la région de Terre-Neuve pendant quelques décennies. Cependant, la présence de restes alimentaires, notamment de courges butternut, qui ne poussent pas à Terre-Neuve et proviennent de régions plus au sud, laisse penser que les Vikings se sont déplacés plus loin pour s’en procurer.

Il est facile d’imaginer que les Vikings, après avoir découvert Terre-Neuve, aient eu à cœur d’explorer davantage ce Nouveau Monde. Il semble naturel qu’ils aient longé les côtes et les rivières plus au sud pour voir ce qu’ils pouvaient y trouver. La taille modeste de l’avant-poste laisse supposer que les groupes nomades étaient peu nombreux et n’ont eu qu’un impact minimal sur le paysage environnant. Ils étaient comme de petits poissons dans un immense étang nouveau. Par conséquent, il n’est pas impossible que l’on découvre à l’avenir des traces, certes limitées, de la présence viking ailleurs dans le Nouveau Monde.
Cela ne signifie pas pour autant que les pierres runiques de Kensington ou de Heavener soient d’authentiques artefacts ; leur valeur intrinsèque doit être évaluée, mais il convient de les aborder avec un esprit ouvert. C’est ainsi qu’Anne Ingham a mené ses fouilles à L’Anse aux Meadows, pour lesquelles elle a obtenu son doctorat en 1978 après la publication de deux volumes sur ses découvertes, prouvant ainsi que les Vikings avaient bel et bien atteint le Nouveau Monde 500 ans avant Christophe Colomb.






